março 26, 2010

CHRISTIAN BAYON - PROFESSION LUTHIER

christian_bayon2.jpg
Les nouveaux stradivarius sont français
Bayon, profession luthier

Ancien ingénieur, Christian Bayon fabrique aujourd'hui, à Lisbonne, de sublimes violons. Rencontre

Christian Bayon, Français établi à Lisbonne, a commencé tout seul, comme un grand, comme le grand luthier qu'il allait devenir. Et tard : il a vu pour la première fois un violon à 21 ans, alors qu'il s'occupait de systèmes hydrauliques d'avions de chasse. Quand on regarde un de ses instruments, on voit d'abord un vernis généreux, chaud, doré, splendide. « C'est ce que je voulais, dit-il. Qu'on ait envie de le jouer. C'est à cela que sert la beauté extérieure. Je passe des heures sur les vernis. La seule fois de ma vie où j'ai oublié d'aller chercher ma fille à l'école, j'essayais un vernis. Mais pour la sonorité, la beauté n'a aucune importance. Je n'ai jamais cru que le «secret» de Stradivari était dans le vernis. » On sait depuis quelques mois que ce vernis, on l'achète au litre chez Leroy-Merlin (une huile de lin siccative et une huile additionnée de résine de pin et d'un colorant). Plus de secret. «Si ! répond-il. C'est vrai, jamais on n'était allé si loin dans l'analyse. L'équipe était formée de gens qui n'avaient pas d'hypothèse à vérifier; et ils ont examiné cinq «strad» et une tête de viole. Si bien que le mystère au contraire est encore plus obscur. Comment posait-il ce vernis, à quelle température ? Pourquoi l'un des instruments est sombre alors qu'aucun pigment n'est présent ? Pourquoi l'huile a-t-elle peu pénétré dans le bois ? Et puis des composants ont pu disparaître, ou bien être employés en si petite quantité qu'on ne les voit pas. Un vernis est bon dès lors que vous le connaissez bien, comme le cuisinier connaît ses ingrédients, mais qu'il n'emploie pas comme vous. Le sucre et le caramel, c'est pareil, et pourtant, c'est différent. Mais cessons donc de parler de secret. Stradivari était un type très, très fort, point. Vraiment très fort, et en tout ! Et maniaque ! Il ne déléguait rien, il écrivait tout, il dessinait jusqu'aux ferrures des étuis ! Les plus beaux instruments, du point de vue du son, ont été faits à la fin de sa vie, avec des bois très ordinaires. Donc le savoir-faire est primordial. Cela n'a rien d'un secret. »

« L'essentiel, c'est le son »
Le secret, cela sert à s'endormir sur l'inexplicable ; et à fermer des portes sur le talent des autres. La cote des instruments mystérieux monte, leur rareté les rend infiniment désirables, et tout est noué. Augustin Dumay qui a un instrument en commande chez Bayon, explique : «Depuis les luthiers du XIXe siècle, il n'était pas envisageable pour un musicien de jouer sur des instruments modernes. Christian Bayon, et deux ou trois autres comme StefanPeter Greiner [voir encadré], a changé la donne. Il existe aujourd'hui une alternative. Pour un musicien jeune, il est impossible d'acquérir ces instruments anciens que seules des banques ou des compagnies d'assurances peuvent acheter. » Pourtant il ne s'agissait pas seulement de snobisme, mais aussi de qualité. Les Bayon peuvent donc remplacer les strad ? «Absolument : j'en ai essayé, j'en ai écouté, joués par d'autres, et dans de grandes salles Ce n'est pas qu'une alternative crédible : j'ai comparé des strad connus et des Bayon, ceux-ci dépassaient ceux-là... » Le problème est psychologique : «J'enseigne à des violonistes de classe internationale, et j'ai toutes les peines du monde à les convaincre qu'il existe une alternative aux anciens. Ils veulent accéder à une espèce d'aristocratie dont ils se font une image dans les yeux des autres. Or l'essentiel, c'est le son, et le dialogue qu'on peut entretenir avec son instrument; et ce dialogue est possible, au plus haut niveau, avec un Bayon comme avec les meilleurs strad et guarnerius. » Et Tedi Papavrami, qui a troqué son Guadagnini de 1784 contre un Bayon, confirme que ses collègues trouvent son instrument fantastique, jusqu'à ce qu'il leur dise que c'est un moderne.
Donc, Bayon s'est dit : «Puisqu'il n'y a pas de secret, je peux faire aussi bien. » Alors travaillons. Il a travaillé. Après avoir fait dix violons tout seul, avec un manuel de lutherie, il décroche une «bourse de la vocation». Recommandé par Vatelot, qu'il avait épaté, il apprend son métier avec Jean Schmitt, à Lyon, qui le forme à la dure. Chaque geste est appris : le doigt ici et pas là sur le ciseau, tel muscle doit être tendu dans le bras, tel autre souple... « C'est un génie », dit Bayon, qui en est sorti avec une technique à toute épreuve, et a retrouvé Etienne Vatelot, qui l'attendait. «Les musiciens que j'ai vus chez lui, Menuhin, Stern, Rostropovitch, Perlman, m'ont appris la moitié de ce que je sais. » Papavrami explique : « Quand on lui dit quelque chose, il sait le traduire en termes de lutherie. Il sait que telle cause entraîne tel effet. » C'est vrai, dit Bayon avec cet orgueil tranquille qui est le sien, complètement dénué de vanité : «Je ne suis pas un artiste, mais un technicien. J'ai travaillé avec des acousticiens, des scientifiques... Quand j'ai fait son premier violon à Papavrami, j'ai cherché à améliorer son Guadagnini, que je m'étais empressé d'écouter. Il m'a dit : c'est magnifique, mais c'est justement ce que je ne veux pas. Il cherchait un son plus large, moins lame de couteau. Et il m'a expliqué ça longuement. Je suis reparti, je lui en ai fait un autre, et ça a été le coup de foudre. A force de restaurer et de régler des instruments, j'ai appris la souplesse. Je n'ai rien à imposer. » Puis il ajoute : « Stradivari a bossé de 12 à 93 ans, il a fait mille instruments... Moi j'ai 55 ans, j'en ai fait soixante. On a fait des progrès énormes, mais il y a quelques instruments anciens qu'on n'a pas encore égalés. »

Jacques Drillon

Le Nouvel Observateur - 2368 - 25/03/2010

Publicado por vm em março 26, 2010 12:56 AM
Comentários